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Rodrigo Duterte, un homme terrifiant

le vendredi 24 février 2017 dans Articles d'élèves, Société | 0 commentaire

Un article de Laura et Marion

Lors de sa campagne électorale Rodrigo Duterte, le président actuel des Philippines, avait annoncé du changement. Il était connu pour ses discours peu nuancés et pour politique anti-drogue (war on drugs). Mais les moyens radicaux qu’il a mis en place ont mobilisé les ONG et on peut se douter que ce n’était pas ce changement que la population désirait.

 

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Le président philippin Rodrigo Duterte en visite en Malaisie, jeudi 10 novembre. PHOTO MANAN VATSYAYANA / AFP

 

Une victoire nette

Le 9 mai 2016, Rodrigo Doa Duterte est élu président des Philippines. Mais sa carrière politique a commencé en 1986, date à laquelle il fut élu vice-maire de Davao, une des villes les plus importantes du pays. Deux ans plus tard, il accède à la tête de la mairie. Il sera reconduit à cette fonction à chaque renouvellement de la mairie (sauf une où il fut remplacé par sa fille) jusqu’à son élection présidentielle, qu’ il a gagnée avec une large avance sur ses adversaires.

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Les pourcentages des voix de Duterte et de son parti, ainsi que ceux de ses opposants.
https://en.wikipedia.org/wiki/Philippine_presidential_election,_2016

 

Les Philippines, pas qu’un paradis

 

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Une image paradisiaque des Philippines, mais ce n’est qu’une face de la réalité…
https://www.justonewayticket.com/2012/12/05/why-you-should-travel-philippines/

 

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La autre realité des Philippines, plus cruelle (https://m3m.be/philippines)

L’un des plus grands problèmes des Philippines est la pauvreté et les inégalités. Le taux de pauvreté mesuré à 27,9% en juillet 2012 est quasiment le même qu’en 2006 et en 2009 (28,6%), selon le gouvernement philippin qui fixe à 0,62 dollar US (0,47 euro) par jour et par personne le seuil de pauvreté officiel (AFP). Des dizaines de milliers d’enfants vivent dans les rues de Manille.

La croissance économique est plutôt élevée (6,7 % en 2015), mais doit contrebalancer la croissance démographique (1,7 % par an). Selon la diplomatie française, « L’économie philippine repose sur des fondamentaux solides: inflation maîtrisée (3,3 %), faible déficit budgétaire (moins de 3 % du PIB), endettement réduit, réserves en devises de plus de 80 Mds USD, population largement anglophone et d’un bon niveau d’éducation. »

Le revers de la médaille concerne l’emploi. Selon Asialyst,

En 2015, le taux de chômage est de 6,8 % et 17,8 % de la population, qui est en situation de sous-emploi. Depuis 2010, alors que la population des 15-64 ans a augmenté de 22 millions de personnes, seulement 12 millions d’emplois formels et informels ont été créés : trois millions sont donc sans emploi et 7 millions en situation de sous-emploi. Chaque année, un quart du million des jeunes – et la moitié des 500 000 diplômés – entrant sur le marché du travail accède à un travail formel. Si les autres diplômés partent à l’étranger, ceux qui n’ont pas de diplôme gonflent les effectifs du secteur informel. L’économie marche sur une seule jambe, les services qui, en l’absence d’un secteur manufacturier créateur d’emplois (8 % de l’emploi total, inchangé depuis 1990), créent l’essentiel des jobs dont les trois quarts sont des petits boulots. L’économie étant incapable de trouver en elle-même les ressorts d’une croissance créatrice d’emploi, les migrations desserrent cette contrainte – en leur absence, la moitié de la population en âge de travailler serait au chômage ou sous-employée – tandis que les transferts réduisent la pauvreté. https://asialyst.com/fr/2015/12/22/le-palmares-contraste-des-philippines/

Les Philippines ont un taux de criminalité très élevé et un immense problème d’inégalités. Les 40 personnes les plus riches des Philippines possèdent une fortune de 17 milliards de dollars. Ça correspond à 60% du revenu total de la population philippine. Les riches ont des moyens de se protéger contre la violence, comme des gardes du corps armés devant leur portes, mais pour beaucoup de pauvres il n’y a que la loi de la rue. La plupart de la population vit dans la peur. Pour eux Rodrigo Duterte est un héros. Ses promesses et le fait qu’il n’appartient pas à une famille influente, à la différence de tous ses opposants, leur a donné de l’espoir. Une mère philippine a confié à ARD Singapur [référence?]: « Nous avions peur chaque jour que nos enfants se fassent tuer ou deviennent des drogués parce que trois portes plus loin habitait une bande de drogués. Dans beaucoup de régions il n’y a pas de loi et Duterte veut changer ça. Il veut tuer les criminels je trouve ça bien. »

 

Un article du Monde diplomatique explique:

 Les trois siècles et demi de colonisation espagnole (1565-1898) ont favorisé une élite resserrée qui a pris le contrôle de la plupart des terres et des autres ressources du pays. Le demi-siècle de domination américaine qui a suivi le départ des Espagnols n’a fait que renforcer cette tendance. Ainsi, au début du XXIe siècle, 10 % des familles philippines environ contrôlent 33,9 % des richesses du pays, alors que les 10 % les plus pauvres n’en possèdent que 2,4 %. Cette disparité est particulièrement frappante en milieu rural, où un tiers des agriculteurs ne sont pas propriétaires des terres qu’ils cultivent. De nombreux paysans sans terre préfèrent migrer vers les montagnes exposées aux glissements de terrain, ou vers les pentes des volcans, et contrôler le produit de leur labeur, plutôt que de vivre en plaine, où ils doivent reverser entre 50 % et 75 % de leurs récoltes à de grands propriétaires terriens. Cette occupation croissante de secteurs exposés aux aléas naturels, auparavant délaissés en raison de leur dangerosité, provoque de nombreuses catastrophes. [Jake Rom D. Cadag & Jean-Christophe Gaillard, « Philippines, des coupables trop commodes« , décembre 2013]

 

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Les électeurs de Duterte sont surtout parmi les pauvres. Ici Duterte sur un car au milieu d’un cortège, en train de saluer la foule en avril 2016.
http://www.ibtimes.sg/duterte-takes-clear-lead-philippines-elections-grace-poe-third-place-1380

 

« Le maire aurait dû passer en premier »

Apparemment le peuple a excusé les remarques et déclarations choquantes, qu’il a tenus pendant les élections et après. En avril, par exemple, il avait tenu les propos suivants au sujet du meurtre et viol d’une religieuse : « Il y avait cette missionnaire australienne (…) J’ai vu son visage et je me suis dit, ‘putain, quel dommage. Ils l’ont violée, ils ont tous attendu leur tour’. J’étais en colère qu’ils l’aient violée mais elle était si belle. Je me suis dit, ‘le maire aurait dû passer en premier ». Dans une autre intervention, après les reproches de l’Union européenne (UE) à son encontre et condamnant « la vague actuelle d’exécutions extrajudiciaires et de meurtres », le dirigeant philippin leur réplique un « Allez vous faire foutre ! » accompagné d’un doigt de l’honneur.

 

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Doigt d’honneur de la part du président philippin, Rodrigo Duterte, adressé à l’UE
http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/le-president-philippin-rodrigo-duterte-fait-un-doigt-d-honneur-a-l-union-europeenne_1835143.html

 

Et on n’en finit pas d’être choqué par ses déclarations. Il se vante ainsi d’être l’auteur de trois meurtres commis lorsqu’il était maire de Davao. Il prétend ainsi avoir donné l’exemple aux policiers : « Si je le faisais, pourquoi ne pouvaient-ils pas tuer eux aussi ? »

Il est également suspecté d’avoir personnellement mené des escadrons de la mort à cette même époque. Suite à ces accusations, l’ONU demande à la justice philippine d’ouvrir une enquête. En décembre dernier, Duterte riposte, lors d’un discours sur une base militaire à Zamboanga, en menaçant : «Vous pouvez déposer une plainte devant les Nations unies, je brûlerai l’ONU si je viens aux Etats-Unis». Il a même émis la possibilité de retirer son pays de l’ONU et de la Cour pénale internationale.

 

Vidéo dans laquelle Duterte confesse avoir tué pour donner l’exemple aux policiers.

 

Jusqu’à présent, sa campagne de lutte contre la drogue se trouve être un véritable massacre. Le nombre actuel de victimes s’élève à environ 7’300 morts, ce qui correspond à environ 36 meurtres par jour. Plus de 4’300 trafiquants et présumés drogués ont été arrêtés depuis l’entrée en fonction du président, ce qui provoque un surpeuplement inimaginable des prisons. Dans le cadre de cette campagne, Duterte va jusqu’à demander à la population de descendre dans les rues pour tuer les supposés trafiquants et consommateurs de drogues. Suite à ce discours, plus de 60’000 toxicomanes se sont rendus aux autorités de crainte d’être tués, remplissant encore plus les prisons et y rendant les conditions de vie effrayantes.

 

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Graphique montrant les résultats obtenus jusqu’à maintenant dans la lutte anti-drogue
https://www.challenges.fr/mondephilippines-la-guerre-contre-la-drogue-prolongee-jusqu-en-2022_451151

 

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Un homme soupçonné d’être un dealer gît mort dans une rue de Manille, le 27 juillet
https://making-of.afp.com/dans-la-guerre-contre-le-crime-des-philippines

 

Tout ce qui est associé à la drogue est devenu un prétexte pour tuer. Ce qui a alerté les ONG et d’après le rapport d’Amnesty international les policiers toucheraient des primes pour chaque meurtre lié à la guerre contre la drogue. Ils déposeraient eux-mêmes des fausses preuves sur les lieux du crime pour justifier leurs meurtres. Les victimes sont tuées sans pitié et sont traînées dans les rues par les policiers devant les yeux de leurs proches. Il y a une économie du meurtre. Les services des pompes funèbres verseraient des récompenses pour chaque cadavre qui leur est envoyé. Les policiers payent des tueurs à gages et volent des biens dans les maisons des victimes. La population pauvre est la partie la plus touchée par ces attaques. Elles sont sans moyen de défense et la moindre petite accusation faisant d’elle une complice de la drogue, qu’elle soit vraie ou fausse, suffit à justifier sa mort.

 

Une pause?

Fin janvier 2017, la police des Philippines a dû mettre en pause sa sanglante « guerre contre la drogue », comme l’annonce Le Monde:

Le chef de la police, Ronald dela Rosa, a annoncé, lundi 30 janvier, la dissolution de l’unité de lutte contre les stupéfiants et la suspension des opérations antidrogue, le temps de mener une enquête interne et de déloger les éléments corrompus. « Je ne sais pas combien de temps il faudra pour purifier la PNP [police nationale des Philippines]. Mais avec la coopération de chacun d’entre nous, avec de l’entraide, peut-être est-ce faisable en un mois », a-t-il déclaré.

Cependant, le 24 février,

« Leila de Lima, principale voix à s’élever aux Philippines contre la sanglante politique anti-drogues du président Duterte, a été arrêtée par des policiers armés après s’être réfugiée au Sénat jeudi soir pour échapper à la police, qui avait tenté de l’arrêter à son domicile. Des poursuites avaient été lancées contre elle la semaine dernière, au motif qu’elle aurait monté un réseau de trafic de drogue lorsqu’elle était ministre de la justice, sous la précédente administration de Benigno Aquino. Ses partisans ont dénoncé une opération qui vise à la faire taire. […]
A la tête de la commission des droits de l’homme, elle avait en 2009 ouvert une enquête sur les agissements de M. Duterte à Davao, la grande métropole du Sud, dont il a longtemps été le maire. Il est soupçonné d’y avoir orchestré ou toléré des escadrons de la mort qui ont visé des criminels présumés et des enfants des rues, tuant plus de 1 000 personnes. » [http://www.lemonde.fr/international/article/2017/02/24/philippines-arrestation-de-leila-de-lima-principale-opposante-a-duterte_5084733_3210.html#6swFdV0VRpxPiy3I.99]

 

La guerre contre la drogue est aussi une guerre politique, dont la fin semble lointaine.

 

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