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Paradoxe allemand, l’automobile-reine au pays des écologistes

le lundi 5 juin 2017 dans Articles d'élèves, Environnement, Société | 0 commentaire

Un article de Matija et Fabien

 

Manifestation de Greenpeace contre le diesel, en août 2003, devant le siège de Daimler Chrysler, à Stuttgart. Sur les torses ont été accrochés de véritables poumons de porc. Photo Markus Benk. AFP

 

D’après un classement publiée en 2014 par un cabinet d’analyse américain nommé Dual Citizen LLC et se basant sur la performance de 60 pays dans le monde en matière d’économie verte¹, l’Allemagne se positionne quatrième, derrière la Suède et la Norvège. Ce pays est l’un des plus urbanisés au monde avec un réseau de transports développé et possède une multitude d’espaces verts ce qui en fait un modèle d’écologie.

Les Allemands sont réputés sensibles à la question écologique: le pays affiche le plus grand nombre de consommateurs de produits issus de l’agriculture biologique en Europe. En 2016, le chiffre d’affaires total que représente l’agriculture biologique a atteint 9,5 milliards d’euro, le pays affiche la première place en Europe, devant la France (7 milliards d’euros en 2016). En outre, en 2015, l’énergie renouvelable constituait un tiers de la consommation électrique, et elle représente aujourd’hui la première source d’énergie du pays. La catastrophe de Fukushima a également changé la vision de l’Allemagne sur le nucléaire : la chancelière allemande, Angela Merkel, a décrété  l’arrêt progressif de toutes les centrales implantées sur le sol allemand. Notons également que « Les Verts » (parti politique de centre-gauche) sont influents dans le pays et sont importants politiquement.

Tous ces éléments laissent donc penser que l’Allemagne est un pays qui se soucie de l’environnement. Pourtant, la réalité est loin d’être aussi parfaite.

 

Un tableau moins idyllique

Premièrement, les centrales à charbon représentent, en 2017, 40% de la production d’électricité en Allemagne. Entre 2011 et 2015, en raison de l’abandon progressif du nucléaire et du temps nécessaire pour que les énergies renouvelables le remplace, et même si 34 centrales à charbon ont été fermées, le charbon est toujours fortement exploité avec toujours une centaine de centrales à travers le pays, la plus ancienne fonctionnant depuis 1923.

Selon la SFEN:

La consommation d’énergie primaire atteint les 13 335 PJ (pétajoule), soit 317,4 M de tonnes équivalent pétrole (tep), en augmentation légère (+ 1,3 %) par rapport à 2014. En revanche, si l’on tient compte des températures de 2015, plus froides notamment pendant la saison de « chauffe », la consommation d’énergie primaire corrigée des variations climatiques est au contraire 1,5 à 2 % inférieure à celle de 2014. Les énergies fossiles (charbon, lignite, pétrole et gaz) couvrent 79,4 % de la consommation du pays, l’énergie nucléaire représente 7,5 % et les énergies renouvelables 12,6 %.

 

Consommation d'énergie primaire en Allemagne en 2015 en % (les données entre parenthèses correspondent à la consommation 2014)
Consommation d’énergie primaire en Allemagne en 2015 en % (les données entre parenthèses correspondent à la consommation 2014)

 

Quant aux sources d’énergie pour la production d’électricité, on voit que charbon et lignite occupent encore une grande part, selon energy-charts.de

 

L’utilisation des centrales à charbon pour la production d’électricité pose un vrai problème pour le climat et la santé, du fait qu’elles émettent des gaz à effet de serre ainsi que des émissions de particules fines : pour ces raisons, elles sont réputées plus polluantes que le nucléaire. En effet, une étude publiée en juillet 2016 par quatre ONG montre que la pollution des centrales à charbon engendre chaque année 2490 morts prématurées en Allemagne.

 

Tests automobiles

 

La deuxième contradiction qui est le sujet principal de cet article concerne la pollution engendrée par les automobiles. En Allemagne, l’automobile occupe une place importante aussi bien au niveau de l’économie des entreprises  que du nombre de consommateurs, et cela alors même que la voiture, et en particulier le diesel, a une forte responsabilité au niveau climatique et pose des problèmes pour la santé. La mesure de cette pollution est liée bien évidemment à la fraude révélée en 2015 par le Council on Clean Transportation (organisation non gouvernementale basée aux Etats-Unis et en Allemagne), concernant Volkswagen, premier constructeur mondial en 2015.

En effet, la marque allemande utilisait depuis 2009 un logiciel abaissant le taux d’émissions polluantes de ses véhicules diesel et essence lors des tests d’homologation. La fraude a permis de meilleures ventes aux Etats-Unis, alors que les ventes de Volkswagen stagnaient en Chine durant la même période. Ce scandale est d’une grande ampleur : la marque allemande doit 22 milliards de dollars d’amende sur 482’000 véhicules vendus aux Etats-Unis ; un dixième environ de ce montant, soit 2,8 milliards correspond à des sanctions pénales. Dans le monde, 11 millions de véhicules du groupe Volkswagen sont concernés. La divulgation de cette fraude a remis en avant le caractère dangereux du diesel en Europe et en Allemagne. En France, Renault est également suspecté de tromper ses consommateurs en matière d’émissions polluantes.

 

Ce graphique montre les différences entre les émissions de dioxyde de carbone (au km) des tests officiels (courbe rouge) et des tests indépendants fait par l’association Transport et Environnement (courbe bleue). Ces tests n’ont aucun rapport avec l’affaire Volkswagen, car Volkswagen a truqué ses rejets de microparticules propres aux moteurs diesel. Pourtant, le graphique nous montre bien les différences entre les résultats officiels et ceux observés en conditions réelles. Cette différence est visible également dans les tests pratiqués par la plupart des constructeurs automobiles.

Emission de la RTS: https://www.rts.ch/play/tv/a-bon-entendeur/video/scandale-vw-dautres-marques-ne-disent-pas-tout?id=7345921

 

Qu’en est-il de la pollution provoquée par les automobiles en Allemagne ? La ville de Stuttgart est, selon un article du Guardian datant de mars 2017, la ville la plus polluée d’Allemagne : on y mesure fréquemment 200 microgrammes de particules fines par mètre cubique, alors que la limite européenne est fixée à 50 microgrammes par mètre cubique. Le Land du Bade-Wurtemberg, dirigé par Les Verts et la CDU (Union Chrétienne démocratique, à droite), est menacé de plusieurs plaintes par l’association environnementale Allemande (DUH) car les normes européennes en vigueur ne sont pas respectées. Une décision a été prise de fermer dès le 1er janvier le centre-ville de Stuttgart aux véhicules diesels les plus polluants durant les pics de pollution. Cette restriction s’appliquera aux véhicules diesels de plus de 2 ans, qui ne respectent pas la norme Euro 6. Plusieurs grandes villes d’Allemagne ne respectent pas les normes européennes d’émission de particules fines et de dioxyde d’azote établies en 2010. Suite à ce non-respect, le DUH a porté plainte contre 16 villes allemandes. Le président du DUH, Jürgen Resch, déclare : «Nous voulons l’interdiction totale de tous les véhicules diesels, avec quelques rares exceptions pour les véhicules utilitaires tels que ceux de la police ou des pompiers».

 

Protests against air pollution in Stuttgart in 2016. Photograph: DPA Picture Alliance/Alamy

 

L’interdiction de circuler dans le centre-ville de Stuttgart concernera 73’000 des 107’000 véhicules diesel enregistrés. Rappelons que la population de Stuttgart est de 600’000 habitants. Les habitants ne pourront donc pas circuler de 60 à 70 jours par an durant les pics de pollution. Les années précédentes, les normes anti-pollution n’ont pas été respectées durant 52 jours en 2015 et 30 jours en 2017. Pour une amélioration de la qualité de l’air, 20% des automobilistes doivent renoncer à leur voiture comme l’explique Edgar Neumann, le porte-parole du ministère régional des Transports: «Nous avons essayé de respecter les normes en faisant appel à la bonne volonté des automobilistes, en cherchant à encourager le covoiturage, le recours aux transports en commun ou au vélo, mais ça n’a pas marché. Pour obtenir un résultat sur la qualité de l’air, il faudrait que 20% des automobilistes renoncent à utiliser leur voiture. On n’a obtenu qu’un recul de 3 à 5% des trajets.»

Les autres grandes villes vont présenter des plans similaires pour lutter contre la pollution.

On observe que 61% des Allemands sont favorable à une interdiction du diesel.

Pourtant, en 2014 les véhicules à motorisation diesels représentaient 32,6% des automobiles en Allemagne, ce qui reste, tout de même, en dessous de la moyenne européenne qui était de 41% durant la même année.

Un plan anti-pollution a été présenté par les autorités fédérales : des vignettes bleues pour les véhicules peu polluants. Il s’agit des véhicules diesels qui répondent à la norme Euro 3 et des véhicules essence qui répondent à la norme Euro 6. Ce projet est soutenu par 10 des 16 Länder, pourtant le ministre fédéral des Transports, ultra-conservateur et proche de l’industrie automobile, le bloque.

 

http://www.moteurnature.com/actu/normes.php

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Norme_européenne_d%27émission#/media/File:Vehicles_emissions_standards_in_EU,_USA_and_Japan-fr.svg

 

 

D’après le porte-parole de Greenpeace, Gregor Kessler : « Les Allemands ont été opposés aux restrictions à la circulation, considérées comme une privation des libertés individuelles. Le gouvernement Verts-CDU de Stuttgart a fait preuve de courage politique. Mais la mesure sera difficile à mettre en place. » Il y a donc un changement des perceptions chez les Allemands, qui valorisaient la liberté individuelle et qui aujourd’hui ont une vision plus écologique et globale du sujet. En effet, les voitures diesels souffrent d’une perte des ventes et d’une perte d’immatriculation des véhicules. D’après la Fédération, des concessionnaires allemands: «Les prix ont baissé de 10 à 20%»

Jürgen Resch, directeur fédéral de l’organisation Deutsche Umwelthilfe, une organisation de protection du consommateur, n’est pourtant pas satisfait des mesures prises. Il plaide pour une interdiction du diesel.

Le Ministère allemand de l’Environnement (BMU) a publié la version finale de son projet de plan climat national pour 2050, ce projet s’aligne sur l’objectif de l’UE pour 2050. L’objectif est de réduire les émissions de CO2 de l’ordre de 80% à 95% par rapport à 1990.

Rainer Baake, secrétaire d’Etat au ministère fédéral de l’Economie et de l’Energie a déclaré, lors d’une conférence sur le climat organisée à Berlin en juin 2016 que: «Toutes les nouvelles voitures immatriculées en Allemagne doivent être zéro émission d’ici 2030 au plus tard si nous voulons respecter nos objectifs de réduction de la pollution fixés à 2050 ». Autrement dit, chaque véhicule neuf vendu à partir de 2030 devrait être 100 % électrique ou à hydrogène.

Si la mesure est adoptée, les voitures diesel et essence pourrait bien être bannies et disparaître à partir de 2030. Il s’agirait alors d’une vraie révolution. Le projet fait polémique dans la classe politique, il est pourtant soutenu par les Vert et le CDU. Volkswagen a vu, en octobre dernier, ses ventes diesel chuter à nouveau de 5%. Cette mesure porterait un nouveau coup dur pour Volkswagen et pour l’industrie automobile allemande et serait un véritable défi eux. Pourtant, il semble irréaliste à ce jour avec  un parc allemand constitué de seulement 25’000 voitures 100 % électrique, de 130’000 hybrides, contre 15 millions de voitures diesel et 30 millions de voitures essence.

 

 

¹ L’économie  verte est l’activité économique « qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ». Ce modèle économique obéit aux règles, aux principes et aux critères du développement durable. (Source: Wikipédia)

 

 

Smog a Stuttgart (Guardian: A foggy view of Stuttgart. The city’s dense population contributes to the air pollution. Photograph: Alamy)

 

Sources

http://www.geo.fr/dossier-geo/allemagne-environnement-modele-ecolo-55015http://www.lepetitjournal.com/hambourg/societe/66996-societe-lallemagne-un-leader-du-qbioq-en-europe

http://www.lefigaro.fr/societes/2016/01/20/20005-20160120ARTFIG00017-les-energies-renouvelables-battent-des-records-en-allemagne.php

http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/03/15/nucleaire-le-defi-couteux-d-angela-merkel_5094554_3244.html

http://www.lemonde.fr/automobile/article/2015/09/25/six-cles-pour-comprendre-le-scandale-qui-secoue-volkswagen_4772191_1654940.html

http://www.liberation.fr/futurs/2017/02/28/allemagne-le-diesel-contrarie-dans-le-pays-qui-l-a-invente_1551447

http://www.europe1.fr/economie/automobile-des-millions-de-bonus-ecologiques-verses-a-tort-2519653

http://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/2030-devrait-voir-la-fin-du-diesel-et-de-l-essence-en-allemagne-1046294.html

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